La chute du régime d’Assad a marqué un tournant décisif pour les opérations militaires russes, non seulement en Syrie, mais aussi sur l’ensemble du continent africain. Avec la perte de ses bases clés en Syrie, Moscou s’est soudainement retrouvé en pleine débâcle logistique, révélant l’ampleur de son erreur stratégique.

L’objectif de la Russie est d’établir des nœuds logistiques pour soutenir ses opérations militaires et étendre son influence au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Sécuriser un centre logistique majeur en Syrie constituait un objectif fondamental, car cela permettait à Moscou de mener des opérations dans plusieurs régions sans dépendre de routes contrôlées par l’Occident. La Syrie a en effet joué un rôle central dans la logistique militaire russe, garantissant le déplacement ininterrompu de matériels, la poursuite des opérations et la coordination des activités militaires régionales.

La base aérienne de Khmeimim servait de point de ravitaillement essentiel pour les avions de transport, leur permettant d’atteindre l’Afrique sans avoir recours à des opérations complexes de ravitaillement en vol.

Parallèlement, la base navale de Tartous assurait le réapprovisionnement et la maintenance des navires de guerre russes opérant en Méditerranée, évitant ainsi des allers-retours coûteux vers Sébastopol, déjà soumis aux restrictions imposées par la Turquie sur le passage du Bosphore.

Avec la fermeture de la mer Noire au trafic militaire russe par la Turquie, la Syrie était devenue le dernier point de transit viable pour soutenir les opérations de Moscou en Afrique.

La Russie utilisait également la Syrie comme base de transit pour les forces de Wagner, notamment celles opérant en Libye et au Soudan. Équipements, personnels et munitions transitaient par la Syrie avant d’être acheminés plus au sud.

Cette structure logistique a été cruciale pour assurer un soutien militaire continu aux forces du maréchal Haftar en Libye et pour sécuriser les contrats russes dans le secteur aurifère soudanais.

Pour atteindre cet objectif, la Russie avait investi dans Khmeimim et Tartous, modernisant les infrastructures et allongeant les pistes afin d’accueillir de grands avions cargo comme l’Il-76 et l’An-124. Ces installations permettaient à la Russie de mener des opérations militaires en Afrique sans dépendre d’accords incertains avec des tiers. Moscou avait également tenté de développer des routes d’approvisionnement secondaires via la Libye et le Soudan, mais celles-ci dépendaient toujours de la Syrie comme premier point de transit. Grâce à cette stratégie, la Russie avait pu mettre en place un réseau logistique stable et autonome, lui permettant d’opérer au-delà de ses frontières immédiates. Toutefois, cette approche a aussi engendré une dépendance risquée vis-à-vis de la Syrie, condition sine qua non de son accès à l’Afrique.

La chute du régime Assad a coupé la Russie de ses bases syriennes, bouleversant l’ensemble de son cadre logistique. Khmeimim n’étant plus accessible, les avions russes ont été contraints d’emprunter des itinéraires plus longs et plus risqués via la mer Caspienne, l’Iran et la mer d’Arabie, augmentant considérablement les coûts de carburant et la pression logistique. Le ravitaillement en vol est devenu indispensable pour atteindre l’Afrique, compliquant les opérations et réduisant la capacité d’emport des appareils. La perte de Tartous en tant que point de réapprovisionnement naval a privé les navires russes d’un accès fiable aux ports méditerranéens. Par conséquent, Moscou a été pratiquement évincé de la Méditerranée, ses navires étant désormais contraints de se ravitailler en mer Noire—toujours soumise aux restrictions turques—ou de négocier un accès coûteux et diplomatiquement complexe aux ports d’Afrique du Nord.

Privée de ces infrastructures, toute la stratégie russe en Afrique et au Moyen-Orient s’est progressivement effondrée. Les forces de Wagner en Libye et au Soudan ont souffert de pénuries de ravitaillement, réduisant leur capacité à maintenir leurs opérations. Le flux régulier d’armes et de renforts s’est considérablement ralenti, tandis que la capacité de la Russie à exploiter les ressources africaines, notamment l’or soudanais, a été gravement perturbée. Les tentatives d’établir des chaînes d’approvisionnement alternatives via la Libye et le Soudan se sont révélées peu fiables en raison de l’instabilité politique de ces pays, rendant toute planification à long terme impossible. Face à cette nouvelle réalité, Moscou a été contraint de restructurer son réseau logistique, ne faisant que révéler l’absence d’alternatives viables.

Les bases aériennes libyennes offrent une fiabilité limitée, car elles restent difficiles d’accès et vulnérables aux frappes occidentales et aux conflits internes. Les bases militaires soudanaises sont elles aussi hors de portée directe, et l’instabilité du pays rend leur exploitation risquée sur le long terme. D’autres itinéraires potentiels, comme celui passant par l’Iran, sont encore plus éloignés des bases africaines et posent des défis diplomatiques majeurs, Téhéran ayant ses propres priorités stratégiques et ne pouvant pas remplacer totalement le rôle joué par la Syrie. Par ailleurs, les services de renseignement occidentaux ont exploité l’affaiblissement logistique russe en intensifiant leur surveillance et en limitant les capacités de Moscou à manœuvrer librement. En conséquence, l’influence russe en Afrique et en Méditerranée s’est affaiblie, et sa capacité à mener des engagements militaires prolongés reste gravement compromise.

En définitive, la dépendance de la Russie vis-à-vis de la Syrie pour son réseau logistique s’est retournée contre elle, mettant en lumière la fragilité de ses opérations extérieures. La perte de Khmeimim et de Tartous ne s’est pas seulement traduite par des difficultés logistiques : elle a paralysé la capacité de Moscou à maintenir ses opérations militaires en Afrique et en Méditerranée. Cet échec ne constitue pas un simple revers, mais bien une erreur stratégique fondamentale, laissant la Russie en quête de solutions qui, en réalité, n’existent pas. Sans moyen évident de reconstruire ce qui a été perdu, la capacité de Moscou à projeter sa puissance à long terme restera sévèrement limitée.

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